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Le ton goguenard et irrévérencieux de Nicolas Juncker fait encore mouche dans ce dernier tome.
Le ton goguenard et irrévérencieux de Nicolas Juncker fait encore mouche dans ce dernier tome.
Le Lombard

Bande dessinée : "Les mémoires du Dragon Dragon - tome 3 - Osez, Joséphine", tout feu, tout flamme !

Vous reprendrez bien un peu de bulles ?

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Avec « Osez, Joséphine », Nicolas Juncker et Simon Spruyt mettent un terme à la trilogie qu’ils ont consacré aux aventures picaresques de leur jouisseur de héros, le dragon Pierre-Marie Dragon, qui aura traversé la Révolution et pris part aux campagnes bonapartiennes. Avec panache et… une part de couardise. On le quitte à regret.

Les séries dessinées historiques sont parfois érudites (Murena, de Jean Dufaux et Philippe Delaby), parfois semi-réalistes (Il était une fois en France, de Fabien Nury et Sylvain Vallée), parfois aventureuses (les Passagers du vent, de François Bourgeon), et parfois truculentes (Persépolis, de Marjane Satrapi, ou encore l’Arabe du futur, de Riad Sattouf).

Il est rare qu’une œuvre combine à elle seule tous ces points de vue. C’est pourtant ce tour de force qu’ont accompli Nicolas Juncker (Un Général, des généraux) et Simon Spruyt (le Tambour de la Moskova) avec leur trilogie les Mémoires du dragon Dragon.

Faire l’amour, pas la guerre

Le premier volume, Valmy, c’est fini, sorti en 2022, revisitait avec cocasserie et insolence l’une des pages glorieuses de la Révolution, la célèbre bataille de Valmy, qui permit l’avènement de la Première République, au travers des aventures picaresques du cabotin dragon Pierre-Marie Dragon – un nom prédestiné ! –, qui n’avait qu’une règle de conduite : faire l’amour, pas la guerre. Hélas, ce Cartouche républicain, hâbleur, couard et lubrique, se retrouvait happé dans un tourbillon de complots et de poudre à canon.

Et le voilà qui écrivait, bien malgré lui, les grandes pages de l’Histoire. Dans le deuxième tome, Belgique, c’est chic, il battait campagne dans le plat pays au sein de l’armée du général Dumouriez, et participait aux vols d’œuvres d’art d’un Danton dépeint comme un trafiquant sans scrupule.

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Quand s’ouvre ce troisième et dernier volume, Osez, Joséphine, notre irritant mais attachant Dragon est à Lodi, essayant de déserter l’armée dirigée par le général Napoléon Bonaparte. Planqué dans un cabanon avec Anselme, son aide de camp et valet sexuel à l’occasion, alors qu’ils étaient censés trouver un gué pour traverser l’Adda, Dragon est sommé de se jeter à l’eau. Essayant de contourner l’ordre, le fanfaron trouve involontairement un passage qui va permettre aux troupes de la première campagne d’Italie, en 1796, de victorieusement marcher sur Milan. Stupéfaction ! Bonaparte, en personne, loue sa bravoure.

Mais plus que les honneurs militaires, ce sont les courbes avantageuses de Joséphine de Beauharnais qui émoustillent le pleutre. Dès lors, Dragon n’aura plus qu’une idée en tête : la faire succomber à ses charmes. C’était sans compter sur l’âpre rivalité de l’amant en titre de la générale, le capitaine des hussards Hippolyte Charles : un personnage, qui, comme tous ceux croisés dans ces mémoires imaginaires, est parfaitement authentique.

Et c'était sans compter, en outre, sur la soif inexpugnable de conquêtes du général Bonaparte, qui s’apprête à passer un autre pont, celui d’Arcole, pour contrer les ambitions autrichiennes… Le trompe-la-mort à la chance insolente Dragon va-t-il encore une fois s’en sortir ? Pas sûr que la République, elle, s’en remette…

Espiègle roman national

Le ton goguenard et irrévérencieux de Nicolas Juncker fait encore mouche dans ce dernier tome. Les saillies verbales et sexuelles (« J’ai renoncé depuis longtemps à comprendre les hussards et les mœurs étranges. Vous confondez toujours vos femmes et vos juments ? ») qu’il prête à son antihéros, toujours sabre au clair, n’ont d’égale que la farce historique qu’il déroule. Il fallait oser flanquer Dragon d’un portraitiste officiel, le bien réel peintre aux armées Antoine-Jean Gros, obligé de camper l’orgueilleux et mythomane militaire dans son plus simple appareil, mais… coiffé de son casque.

Il fallait oser, tout autant, un épilogue de huit planches, où, au crépuscule de sa vie, en 1830, Dragon se raconte à son biographe, insinuant qu’il aurait inspiré à son « ami » Alexandre Dumas, les Trois mousquetaires. Des mémoires qu’Adolphe Tiers et Louis-Philippe découvriront, horrifiés, pendant les journées révolutionnaires du 27, 28 et 29 juillet.

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Ce roman national là, s’il est scrupuleusement exact sur les dates et les faits et ne fait pas l’impasse sur les spoliations en tous genres, révoltes durement réprimées et exécutions hâtives de la Révolution française, est raconté sur le ton de l’espièglerie. Et ça fait du bien ! Après tout, comme le professait Dumas : « Il est permis de violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants ». Le dessinateur flamand Simon Spruyt a ainsi accouché d’un bien beau rejeton, sorte de croisement entre le Blutch des Tuniques bleues pour sa capacité à musarder et l’insatiable Giacomo Casanova pour sa propension à la grivoiserie.

Avec sa fougue graphique, son trait épais à l’encre de Chine, délié, virevoltant et acerbe, ses pinceaux expressifs, et, surtout, la trombine qu’il a donné à son flambeur Dragon, inspirée d’un acteur porno gay des années 1970, il enfièvre ce récit iconoclaste où un opportuniste patenté manigance dans l’ombre des grands, se joue de leurs rivalités, et prend part à leurs pires exactions. Les mémoires du dragon Dragon, l’une des bandes dessinées les plus politiquement incorrectes de cette décennie, s’achèvent ici… Elles nous manqueront.

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Les mémoires du dragon Dragon, t. 3, Osez, Joséphine, de Nicolas Juncker et Simon Spruyt, Le Lombard, 80 p., 17,45 €.

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Natacha Polony, directrice de la rédaction de Marianne

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